CHAPITRE IV
On n’est pas chef de la police secrète pendant dix ans sans que ça vous marque : Khadjar ne perdit pas son impassibilité.
— Très intéressant, dit-il d’une voix douce. Je convoquerai pour demain ce lieutenant Tabriz. Vous viendrez aussi et nous découvrirons ainsi la vérité.
Une fois de plus, Malko rageait. La riposte était efficace. Du jour au lendemain, il pouvait se passer bien des choses. Si Khadjar était dans le coup, il trouverait une façon de parer l’attaque. Une chose étonnait pourtant l’Autrichien. Pourquoi le général lui avait-il permis si facilement de connaître l’adresse de Tabriz ?
— Voulez-vous être mon hôte ce soir ? continuait Khadjar. Je donne une petite réception en l’honneur des vingt ans de ma fille. Je vous enverrai ma voiture à l’hôtel vers huit heures.
Il se leva. L’entretien était terminé. Schalberg était songeur. Il raccompagna Malko jusqu’en bas.
— Pourquoi ne m’aviez-vous pas dit que vous aviez identifié l’un de vos agresseurs ? demanda-t-il.
— Vous ne m’en avez pas laissé le temps. Et je pensais que cette information serait plus utile au général Khadjar. Espérons qu’il retrouvera Tabriz et notre argent.
— Espérons.
Schalberg semblait de plus en plus songeur. Malko se demanda jusqu’à quel point il était dupe. Il allait le savoir très vite. Le général n’était pas homme à se laisser attaquer sans riposter. Il avait parfaitement compris le piège tendu à Khadjar. Que Malko ne lui en ait rien dit, ce n’était pas une preuve de confiance…
La voiture ramena Malko au Hilton. Un nouvel équipage de la Panam arrivait, sans Hildegard. Il prit sa clef et monta dans sa chambre. La climatisation fonctionnait à peu près, et il avait besoin de réfléchir au frais.
Il tira de sa poche le papier avec l’adresse de Tabriz. Aucune raison pour qu’elle soit fausse. Pourquoi ne pas vérifier quand même ?
Mais pas seul ! Malko décrocha le téléphone, demanda le numéro de Derieux.
Le Belge répondit.
— Vous êtes libre, pour faire une petite balade en ville ? demanda Malko.
— Quel genre ?
— Reconnaissance armée.
— Pas tout de suite. J’ai un déjeuner avec le ministre de la Cour. Vers quatre heures, je serai libre.
— Bon. Mais apportez-moi un peu d’artillerie !
Derieux eut un gros rire.
— C’est une reconnaissance ou une attaque ? Entendu. À tout à l’heure.
Malko prit une douche et s’étendit sur son lit. Le téléphone le réveilla. Derieux était en bas. Il s’habilla à toute vitesse, maudissant la chaleur, car le climatiseur était tombé en panne, pour la cinquième fois depuis l’arrivée ; un air gluant et chaud filtrait à travers la fenêtre.
Le Belge avait mis un complet bleu pétrole avec un énorme œillet à la boutonnière. Il était encore plus rubicond que d’habitude. Le déjeuner avait dû être bien arrosé.
— Où allons-nous ? demanda-t-il.
Malko lui tendit le bout de papier donné par Khadjar. Le Belge y jeta un coup d’œil.
— C’est dans le Sud, du côté de Chokoufé. Un coin minable. Qui allons-nous voir ?
Malko lui expliqua en quelques mots la situation.
— J’ai tout lieu de croire que je ne verrai jamais le lieutenant, conclut-il. À moins que nous ne le coincions nous-mêmes. Il doit en savoir long sur les rapports Khadjar-Schalberg. Ce n’est pas dans une boule de cristal qu’il a lu que j’arrivais avec dix millions de dollars. Et seul Schalberg était censé être au courant.
Tout en conduisant pied au plancher, Derieux se frotta le menton. Il n’avait pas l’air très rassuré.
— Je n’aime pas beaucoup m’attaquer au père Khadjar. Il est dangereux, bien informé et tout-puissant. S’il apprend que je vous aide, je peux être viré du pays en dix minutes. Au mieux !
— Il ne le fera pas, à cause de moi. Je représente quand même le gouvernement américain.
— Et après votre départ ? Non, je crois que je vais laisser tomber. Je ne veux pas d’histoires. C’est trop risqué. Vous êtes sympa, mais j’ai une femme et deux enfants. Tenez, prenez ça en souvenir.
Derieux ouvrit la boîte à gants et en tira un gros pistolet enveloppé dans un chiffon. Il le posa sur les genoux de Malko. En même temps il coupa les files de voitures et s’arrêta le long du trottoir.
— Vous êtes sur la Chah-Reza, dit-il à Malko. N’importe quel taxi vous conduira dans le sud de la ville. Ne payez pas plus de cinquante riais, soixante s’il gueule trop.
Malko n’avait pas bougé. C’était le moment ou jamais de recourir au charme slave. Il se tourna lentement vers Derieux et le regarda bien en face. L’autre soutint le regard d’or.
— Qu’est-ce que vous diriez, commença Malko, si je vous apprenais que je suis ici pour remplir une mission ultra secrète, sur l’ordre du président des États-Unis lui-même, et que le vol des millions n’est qu’une toute petite péripétie ? J’ai besoin de votre aide et je réponds de votre sécurité, comme de la mienne.
Derieux restait sceptique. Il secoua la tête.
— Vous n’empêcherez pas Khadjar de me faire la peau quand vous serez à dix mille bornes.
— Il n’y aura plus de Khadjar après mon départ.
— Quoi ?
Cette fois le Belge était stupéfait. Il regarda Malko.
— Vous voulez liquider Khadjar ? Mais pourquoi ? Il vous a toujours servi. C’est ici le bras droit de la CIA. On le lui a assez reproché.
— Disons que le bras devient tentacule, dit Malko. Je ne peux vous en dire plus. Du moins pour l’instant. Mais s’il y avait le moindre accrochage, votre situation est faite aux USA. Pour que vous voyiez que je ne plaisante pas, je vous remettrai demain un passeport américain à votre nom, un passeport diplomatique.
— Un faux ?
— Non, un vrai. Établi par l’ambassadeur de mon pays à Téhéran.
Le Belge était ébranlé, mais non convaincu. Malko tira alors de son portefeuille une enveloppe. Il l’ouvrit et y prit un papier qu’il tendit à Derieux.
— Lisez.
La feuille était à en-tête de la Maison-Blanche et le texte très court.
« Je demande à tous les représentants de l’administration ou des forces armées américaines de donner une aide totale à SAS Malko Linge dans l’accomplissement d’une mission, intéressant la sécurité des USA, qui a pour cadre le Moyen-Orient. Cet ordre est valable un mois. »
C’était manuscrit et signé par le Président. Une assurance sur la vie pour Malko.
— Je peux réquisitionner l’amiral commandant la VIe flotte, dit Malko. Et l’ambassadeur aussi. Avec ce papier, je suis aussi puissant que le Président, pendant un mois.
— Qu’est-ce que ça veut dire, SAS ?
— Son Altesse Sérénissime. C’est mon titre autrichien.
Cette fois, subjugué, Derieux ne discuta pas. Une altesse l’impressionnait beaucoup plus que le président des USA. Il passa une vitesse et haussa les épaules.
— Bon. On y va. Mais j’espère que vous ne bidonnez pas. Je joue ma peau.
Malko ne répondit même pas. Il avait eu chaud. Pendant que Derieux injuriait piétons et automobilistes, il vérifia le pistolet et le glissa dans sa ceinture. Il fallut vingt minutes pour arriver à l’adresse en question.
C’était une petite rue en terre battue, comme il y en a des centaines à Téhéran, avec l’égout à ciel ouvert. Maisons de brique grise. Pas de trottoir. Ils durent arrêter la voiture et continuer à pied. Les numéros étaient mis au petit bonheur. Ils trouvèrent le 27 après le 6. Et personne à qui demander un renseignement. Ils frappèrent en vain à plusieurs portes. Pendant leurs recherches, un Iranien passa à bicyclette, portant sur l’épaule un lampadaire à acétylène, allumé. C’était plus gai pour livrer.
Derieux découvrit enfin dans le couloir une carte de visite en persan.
— C’est au premier, dit-il à Malko. C’est marrant, la baraque a l’air déserte.
La carte était neuve et fixée par une punaise. Malko n’était pas tranquille. Une ambiance bizarre se dégageait de cette maison vide. Ils suivirent le couloir et trouvèrent un escalier branlant en bois.
Il n’y avait qu’une porte sur le palier. Et elle était entrouverte… Sur le bois, la même carte de visite qu’en bas.
Derieux tira de sa ceinture un gros Lùger et l’arma. Malko s’approcha de la porte et frappa deux coups légers.
Pas de réponse. Il refrappa.
On n’entendait que le bruit de leur respiration.
— On y va ? proposa Derieux.
— Non.
— Pourquoi ? Il a dû filer en vitesse.
— Je ne crois pas. C’est un piège. Regardez.
Malko désignait les gonds de la porte. Ils étaient encore tout luisants d’huile.
— Quelqu’un tient à ce que nous trouvions cette chambre et que nous y entrions. Et je ne pense pas que ce soit Tabriz.
— Vous pensez qu’on nous attend dans la chambre ?
— Non, quelque chose de plus vicieux.
Tout en parlant à voix basse, ils s’étaient éloignés dans le couloir.
— J’ai une idée, dit Malko.
Dans un coin, il y avait un lourd escabeau de bois. Malko le posa devant la porte. Un crochet pendait au mur, juste en face. L’Autrichien chercha un moment et trouva dans un coin du couloir ce qu’il voulait : un bout de corde. Il la noua autour du crochet. Puis, appuyant l’escabeau contre la porte de Tabriz, il l’attacha avec l’autre extrémité de la corde. De cette façon, l’escabeau tenait en équilibre contre le battant retenu par la corde.
— Voilà, fit Malko. Cet instrument va entrer à notre place dans la chambre. Vous avez un briquet ?
Il prit le Zippo que Derieux lui tendait.
— Je vais mettre le feu à la corde. Le temps qu’elle brûle, nous pourrons descendre. La corde cassée, l’escabeau va ouvrir la porte en s’appuyant dessus. Il ne restera plus qu’à remonter voir le résultat de l’opération.
La flamme entama le chanvre. Les deux hommes dégringolèrent l’escalier et enfilèrent le couloir.
Ils couraient encore quand l’explosion secoua toute la rue. Instinctivement ils se jetèrent par terre. Quand ils se relevèrent, des gens couraient autour d’eux. Lentement Malko et Derieux revinrent vers la maison.
Ce n’était plus qu’un tas de ruines fumantes. Tout l’intérieur s’était effondré, laissant seulement la façade en pisé.
— Il devait y avoir dix kilos de plastic, dit Malko, déclenché par l’ouverture de la porte. Nous aurions eu de belles funérailles. Avec, en prime, le récit de la trahison du lieutenant Tabriz, qui a finalement préféré la mort au déshonneur.
— Vous pensez que c’est Khadjar ?
— J’en suis sûr. Je vais m’amuser ce soir. Ma place ne doit même pas être retenue à table.
— Comment ? Vous allez dîner chez lui ?
— Eh oui ! Ça va au moins lui gâcher sa soirée. Parce que je n’ai rien d’un ectoplasme.
— C’était bien monté. On nous aurait ramassés à la petite cuillère. Plus sûr que de nous faire abattre par des tueurs. C’est pour cela qu’il n’y avait personne dans cette rue. On a dû évacuer les habitants.
Ils retrouvèrent la Mercedes sans autre incident. Derieux n’avait pas l’air tellement ému. Il menait la voiture avec dextérité à travers les embouteillages. La nuit tombait et une curieuse lumière mauve illuminait les montagnes derrière Téhéran. Malko eut juste le temps de se changer et de prendre une douche. Il avait rendez-vous avec Derieux le lendemain pour déjeuner. En attendant il avait du pain sur la planche…
En tunique blanche, le général Khadjar accueillait ses invités sur le perron de sa résidence, près du Cercle franco-iranien. En voyant Malko, il ne cilla pas. Ou il avait beaucoup de sang-froid, ou ses informations allaient très vite.
— Venez, Altesse je vais vous présenter à ma fille, dit-il.
Toujours le titre. Un assassin bien élevé.
Il prit Malko par le bras et le conduisit au buffet, dressé dans le jardin.
— Voici Saadi, dit-il. Elle a vingt ans aujourd’hui.
Malko s’inclina devant la jeune fille, ravissante. De longues jambes minces, un buste un peu étroit avec une poitrine pointue, et un petit visage dur et triangulaire de chat. L’air très intelligent. La digne fille de son père. Les yeux pers soutinrent le regard des yeux d’or de Malko.
— Mon père m’a beaucoup parlé de vous, dit-elle. Je suis ravie de vous connaître.
Elle ne le quittait pas des yeux. La voix était déjà celle d’une femme.
— Que pensez-vous de notre pays ? continua-t-elle. Je serais heureuse de vous aider à le découvrir, si toutefois votre travail vous en laisse le temps…
Venant d’une telle créature, ce ne pouvait être qu’une invite amoureuse ou un piège.
Provisoirement, Malko préféra croire que son charme agissait une fois de plus.
Les salons étaient pleins d’officiers iraniens, avec des gueules de bandits. Tous portaient un pistolet à la ceinture. Charmant, à côté des robes de cocktail ! Saadi, fille de Khadjar, minaudait adorablement. Elle avait une façon de regarder les hommes dans les yeux qui faisait rougir même Malko. Dans ce pays où la virginité est un passeport obligatoire pour le mariage, c’était surprenant…
— Je donne une soirée la semaine prochaine, dit-elle à Malko. J’aimerais vous avoir.
Comment refuser ? D’autant que les jolies filles foisonnaient. Toutes parfaitement coiffées, vêtues de robes aux décolletés vertigineux, elles dévisageaient froidement les hommes présents, pour bavarder ensuite avec de petits gloussements.
— Vous dansez ? proposa Malko.
La façon de danser de Saadi se rapprochait plus de la danse du ventre que de la valse. Malko se dit que le général allait avoir un motif supplémentaire de lui en vouloir. Mais il laissa la jeune Iranienne s’appuyer contre lui avec souplesse. Il aurait donné cher pour voir son visage. Il serra légèrement la main qu’il tenait. Les doigts fins de Saadi répondirent à sa pression.
Khadjar lui-même interrompit le flirt. Une coupe de Champagne à la main, il appela joyeusement Malko, qui dut abandonner Saadi. Très protecteur, le général mit un bras autour des épaules de Malko.
— J’aurai du nouveau pour vous demain, cher ami, dit-il. L’enquête a progressé rapidement aujourd’hui. Peut-être même retrouverons-nous votre argent.
Malko vida sa coupe de Champagne. Le fournisseur était meilleur que celui de Derieux. Mais le général Khadjar avait un sacré culot ! Car, pour Malko, l’enquête avait bien failli être terminée définitivement.
— Ma voiture viendra vous chercher demain, continua Khadjar. À neuf heures.
Il s’éloigna. Malko se promena un peu parmi les invités et rencontra plusieurs membres de l’ambassade américaine. Il parla seulement au troisième secrétaire, Bill Starr, admirateur frénétique de Schalberg.
— Le plus grand bonhomme qu’on ait à la CIA, dit-il à Malko. Le chah lui mange dans la main.
Un peu après, Malko s’éclipsa, après avoir serré un peu trop longtemps la main de Saadi. Elle pérorait en persan au centre d’un groupe de jeunes filles.
À minuit, Malko dormait du sommeil du juste, son pistolet sous l’oreiller et la commode poussée devant la porte. À moins de faire sauter l’hôtel, les créatures de Khadjar ne pouvaient pas grand-chose. Ils ne détruiraient pas le Hilton : il valait huit millions de dollars et n’était pas encore payé.
La voiture de Khadjar fut là à l’heure. Elle ne portait aucun signe distinctif, mais le portier salua Malko avec un respect tout neuf.
Il ne leur fallut que dix minutes pour arriver. Tous les flics des carrefours leur donnaient la priorité. Grisant. Les sièges arrière sentaient l’eau de Cologne de bonne qualité. Le général était un homme raffiné.
Il attendait devant le quartier général de la police. Il ne laissa pas le temps à Malko de descendre et le rejoignit dans la voiture. L’air mystérieux, il lui dit :
— J’ai de bonnes nouvelles.
La Chrysler bleue repartit, Khadjar fumant un petit cigare hollandais et Malko méditant. Ils traversèrent tout le sud de la ville et s’engagèrent dans les faubourgs, constitués essentiellement de briqueteries à ciel ouvert. Enfin, la voiture stoppa à l’entrée d’un bâtiment moderne.
Trois officiers attendaient devant la porte. Ils saluèrent Khadjar avec une raideur allemande et ignorèrent Malko. Le groupe emprunta un long couloir, glacé en dépit de la chaleur. On vit passer une infirmière. Au fond, Khadjar s’effaça pour laisser passer Malko.
La pièce était vide, à l’exception d’une civière sur laquelle reposait une forme recouverte d’un drap. Les murs étaient peints au ripolin vert, les fenêtres fermées. Un officier s’avança vivement et souleva le drap.
— Reconnaissez-vous cet homme ? demanda Khadjar.
Malko s’approcha. Le mort était en tenue de l’armée iranienne. Il portait une vilaine blessure à la tempe. Son visage était calme.
Sans aucun doute possible c’était le lieutenant Tabriz.
— C’est bien l’officier qui dirigeait l’attaque, dit Malko. Que lui est-il arrivé ?
Khadjar rabattit le drap avec le geste soigneux d’un collectionneur jaloux protégeant une œuvre d’art, puis il entraîna Malko hors de la pièce.
— Il s’est suicidé. J’avais donné l’ordre qu’on me l’amène. Mes hommes sont arrivés trop tard.
— Cela s’est-il passé chez lui ?
— À la caserne. Il avait piégé son appartement, qui a sauté hier après-midi. Il sera, difficile de retrouver ses complices, car il n’a pas eu le temps de parler. Il devait avoir besoin d’argent pour couvrir une dette de jeu. Les Iraniens sont très joueurs… Néanmoins je tenterai de les identifier. Je vous prie d’accepter les excuses de l’armée iranienne, Altesse.
Malko s’inclina. Tout cela était parfait. S’il avait poussé la porte la veille, on aurait simplement déploré qu’il eût voulu se mêler de l’enquête. Quant au suicide du pauvre Tabriz, il était plus que douteux. Mais, mort, il était beaucoup moins dangereux que vivant.
Le retour fut silencieux. Khadjar descendit à son bureau et laissa sa voiture à Malko. Celui-ci se fit conduire au Hilton. Il devait retrouver Derieux pour déjeuner.
Le Belge, vêtu de son éternel complet bleu pétrole, fit son apparition à une heure tapante.
— On va aller manger à l’iranienne, proposa-t-il. Ça nous changera un peu.
Pendant la descente sur la ville, Derieux parla de la télévision. Il y avait deux chaînes à Téhéran, l’américaine et la locale, aussi mauvaises l’une que l’autre. Mais c’était la seule distraction.
Puis il arrêta la voiture près du Cercle des officiers et proposa à Malko de marcher un peu.
— C’est près du Bazar, dit-il. Mais je préfère garer la bagnole ici, autrement on va tout me faucher. Même les voitures des flics ne laissent pas tramer leurs essuie-glace.
Les rues grouillaient. Malko n’arrivait même pas à marcher à la hauteur du Belge. Le trottoir était encombré de marchands ambulants et d’enfants. À la vitrine de plusieurs magasins Malko retrouva les lampes à acétylène qui semblaient former la base du commerce persan.
Le restaurant était situé au coin d’une place où donnait l’entrée principale du Bazar. La vitrine était crasseuse et la plupart des vitres remplacées par du carton. Mais Derieux entra sans hésiter.
Le tapage assourdit Malko. Toutes les tables étaient occupées par des marchands qui parlaient et riaient bruyamment. C’était d’une saleté indescriptible. Une odeur aigrelette flottait dans l’atmosphère.
Un gros type vint saluer Derieux et le guida jusqu’à une table libre, qu’il essuya d’un revers de bras. Derieux s’assit et prévint Malko :
— Ici, il faut manger du chuhlik et du riz. Ils le font très bien. Vous buvez de la bière ou de l’abali ?
Malko, sachant ce qu’était l’abali, choisit la bière. Derieux appela un garçon et commanda. On leur apporta tout de suite, sur une assiette, des radis et du fromage blanc parfumé, le tout avec des galettes de blé. Le pain était inconnu.
— Alors, vous avez vu le lieutenant Tabriz ? demanda Derieux.
— En un sens, oui.
Il le mit au courant. Tout en grignotant ses radis, Derieux hocha la tête.
— Tout cela est bizarre. Les Iraniens ne sont pas des sanguinaires. Ça m’étonne, que pour une histoire de fric on ait descendu ce pauvre type et qu’on ait essayé de nous liquider. C’était si simple, de l’envoyer en mission pour quelques semaines !
Malko flaira avec prudence l’assiette qu’on venait de lui apporter. Le riz était jaune safran et la viande, coupée en longues plaques, ressemblait à un bout de carton. C’est ça, le folklore ?… Il goûta le riz et faillit s’étrangler. Affreusement épicé. Il avala une grande gorgée de bière fade et continua :
— Il y a autre chose. C’est pour cela que je suis ici. Que dit-on de la situation politique en ce moment, je veux dire, est-ce que le chah est solidement établi sur son trône ?
Derieux rit.
— Ça fait trois ans que je suis ici. Tous les mois on m’annonce la révolution. Alors, vous savez !… Bien sûr, depuis quelque temps on dit que Khadjar aimerait bien s’asseoir sur le trône. Il a beaucoup de gens en main et une partie de l’armée le suivrait… Mais il faudrait d’abord se débarrasser du chah. Et ça…
Le Belge coupait sa viande en tout petits morceaux et les trempait dans une sauce verte qu’on leur avait apportée. En un clin d’œil il eut nettoyé son assiette. Malko se contentait de picorer du riz. La viande était dure comme du bois. Et vraisemblablement cuite au pétrole, d’après l’odeur.
— Alors, le chah ? fit Malko.
— Le chah a la peau dure. Depuis qu’un type lui a vidé un chargeur à bout portant, il y a sept ans, il est resté méfiant. Quand vous êtes avec lui vous avez intérêt à ne pas faire de mouvements trop brusques. Ses gorilles se feraient plutôt féliciter en vous descendant par excès de zèle.
— Et Khadjar ? Il n’a pas confiance en lui ?
— Vous auriez confiance dans un serpent, vous ? On dit que le chah n’invite jamais Khadjar à une partie de chasse, de peur d’un « accident ». Mais, dites-moi, vous croyez que Khadjar veut assassiner le chah ?
Fasciné par l’appétit du Belge, Malko n’écoutait que d’une oreille. Il avait à peine touché à son riz et déjà il n’avait plus faim.
— C’est une éventualité que je n’écarte pas…
Derieux avala un énorme morceau de galette et, la bouche pleine, secoua la tête vigoureusement :
— Impossible ! Votre pote Schalberg serait au courant. Khadjar ne lève pas le petit doigt sans le lui dire. Et pour cela il faut des armes. Or, en ce moment, il n’y en a pas.
— Comment le savez-vous ? Vous faites aussi du trafic ?
— Ça m’arrive.
— Vous travaillez pour tout le monde ?
— Pour tous ceux qui me payent, dit sérieusement Derieux. Et je n’ai que des amis.
Il alluma sa cigarette, d’un air satisfait. Tirant de sa poche un cure-dent il se fit les ongles et ensuite les dents.
Soudain il fronça les sourcils :
— Dites donc, je commence à comprendre. Schalberg veut vous doubler ?
Malko fit l’étonné.
— Me doubler ?
— Oui, enfin, ses chefs. En aidant Khadjar à votre insu. Si Khadjar prenait le pouvoir, il en mettrait à gauche une méchante pincée…
— Vous croyez que Schalberg n’est sensible qu’à l’argent ?
— Non, mais il y aurait une autre raison pour lui : depuis le début de l’année, le chah s’est beaucoup rapproché des Russes. Il penche vers le neutralisme. Cela arrangerait Schalberg d’avoir un homme à lui à la tête du pays.
Malko suçait un radis. C’était tout ce qu’il y avait de comestible dans ce restaurant.
— Alors, vous acceptez de travailler avec moi ?
— Oui, au point où j’en suis. J’espère que vous serez reconnaissant. Si ça marche, je serai plutôt bien vu du chah. Il a la gratitude efficace.
C’étaient de bons arguments.
Derieux insista pour payer, une somme ridicule d’ailleurs. Ils traversèrent et regardèrent autour d’eux.
— Vous croyez que nous sommes suivis ?
— Certainement, dit Derieux. Pour eux, c’est facile. Mais ils ne tenteront rien de direct.
— Je vais quand même prendre une ou deux précautions, dit Malko. Il faudrait un fil conducteur et surtout découvrir si quelque chose est en route.
— J’ai des indicateurs. Je vais essayer. Je vous ramène à l’hôtel. Et on se voit demain.
La circulation était toujours aussi compacte, les chauffeurs iraniens jouant perpétuellement à se faire peur. Malko retrouva avec soulagement le hall du Hilton. La chaleur était étouffante et il n’avait rien à faire. Il décida de prendre son maillot et d’aller à la piscine. La Panam avait peut-être débarqué de nouvelles beautés.
Il n’y avait pas d’hôtesse au bord de la piscine, mais, quand Malko arriva, une silhouette jaillit de son transat et se précipita sur l’Autrichien.
C’était Van der Staern, plus écarlate que jamais.
— Ce que je suis content de vous voir ! dit-il. Plusieurs fois je vous ai appelé dans votre chambre sans succès.
Malko était plutôt réticent. La compagnie du clerc de notaire belge n’était pas des plus distrayantes. Si encore il lui prêtait de l’argent pour son château !…
— Vous vouliez me faire la cour ? fit Malko, pince-sans-rire.
L’autre eut un haut-le-corps.
— Passez-vous votre vie à plaisanter ?… J’ai quelque chose d’important à vous demander.
— Vraiment ?
— Pas ici.
— Ça peut attendre jusqu’au coucher du soleil ? Je n’ai plus envie de bouger aujourd’hui.
— Non, il faut que vous veniez maintenant.
Le Belge était debout et piétinait déjà, tenace comme un huissier. Malko comprit qu’il ne s’en débarrasserait qu’en le noyant.
— Où voulez-vous que j’aille ?
— Dans ma chambre.
— Vous voyez bien ce que je vous disais !
— Monsieur, si on vous entendait !…
Les gros yeux du Belge roulaient, horrifiés. Il regarda autour de lui, pour le cas où l’on aurait entendu les propos de Malko. Mais il n’y avait qu’un garçon abruti de soleil, dormant debout, dans un coin d’ombre.
— Bon, on y va, fit Malko, résigné.
Van der Staern le précéda. Il habitait au huitième étage, une chambre identique à celle de Malko. Les deux hommes s’assirent dans des fauteuils. Le Belge semblait très embarrassé.
— Voilà, commença-t-il, je crois que vous connaissez mieux ce pays que moi. Vous avez plus l’habitude de ce qu’on peut faire ou non, n’est-ce pas ? Il se pencha vers Malko : Nous autres, en Belgique, vous savez, nous avons tellement l’habitude de la légalité que nous ne savons plus…
— Autrement dit, vous me prenez pour un truand, coupa Malko.
— Non, non. Mais vous avez fait des affaires dans ce pays. Vous avez des relations.
Malko en avait assez de le voir tourner autour du pot. Car l’honnête Mr Van der Staern mijotait une combine qui devait l’être moins.
— Bon. Qu’est-ce que vous me voulez ?
Van der Staern frotta ses mains moites l’une contre l’autre.
— Je vous ai raconté mes ennuis. Ce matin, j’ai été voir mon débiteur, à tout hasard. J’ai eu une heureuse surprise. Il m’a proposé de me payer et il m’a même donné un acompte.
— Eh bien, qu’est-ce que vous voulez de plus ?
— Vous allez voir. Il me paie ce qu’il me doit, mais il y a un hic. Ce n’est pas un paiement très légal, si vous voyez ce que je veux dire.
— Non.
— Il me donne des devises. Il faut que je les fasse sortir du pays sans les montrer à personne. Sans cela je risque, paraît-il, la prison.
Tout cela était bien fumeux. Le Van der Staern allait se faire payer avec des riais afghans ou des baths siamois qu’on lui rachèterait au poids en Europe.
— Qu’est-ce que c’est, comme devises ? demanda Malko, pour relancer la conversation.
— Des dollars.
Du coup, Malko dressa l’oreille. Les dollars, ce n’est pas un truc dont on se débarrasse à la sauvette. Ce devait être des billets de la Sainte-Farce. Le Belge se méprit :
— Ça vous intéresse ? dit-il avidement. Vous pourriez me les changer contre des riais ? Je n’aurai jamais le courage de passer la frontière avec tous ces billets sur moi. Et nous pourrions nous arranger.
L’honnêteté doit décroître avec la latitude.
— Vous voulez les voir ? proposa Van der Staern. J’ai peur aussi qu’ils ne soient faux.
— Oui.
Van der Staern tira une mallette de sous son lit et défit un paquet de journaux. Il enveloppait un paquet de billets de cent dollars.
Malko se pencha et prit le paquet. Un instant il ferma les yeux. Des séries de chiffres défilaient à toute vitesse dans sa tête. C’était le moment d’utiliser sa fabuleuse mémoire.
Il regarda songeusement le premier billet de la liasse et le froissa légèrement. Ce n’était pas une imitation. Le Belge le regardait anxieusement.
— Ça m’intéresse, dit Malko.
La liasse de billets faisait partie, sans aucun doute possible, des dix millions de dollars volés. Malko avait reconnu les séries, gravées dans sa mémoire.